L’artiste québécoise nous livre avec ce solo une proposition plurielle entre photographies, dessins et céramiques qui rythment une exposition personnelle et poétique.
« Madeleines minérales – Entre les feux »
Ève K. Tremblay
du 20 janvier au 3 mars 2018
Occurence, 5455 avenue de Gaspé, Montréal
Ève K Tremblay, itinéraire sensible.
Ève K. Tremblay nous propose avec « Madeleines minérales – Entre les feux » une exposition complète pensée pour l’espace de la galerie Occurrence, au 5455 avenue de Gaspé à Montréal, composée de plusieurs œuvres qui se mettent mutuellement en scène, dialoguent et interagissent pour créer un cheminement, un parcours, tant spatial que symbolique : la proposition d’exposition et l’histoire personnelle se confondent au sein de chaque œuvre, qui naissent de tensions entre fond et forme, savoir et matière, culture et nature.

Alors qu’Ève K. Tremblay nous avait habitués jusqu’à lors à d’importants projets photographiques, l’artiste effectue ici un retour à la matière, imparfaite et accidentée ; un retour au réel imprégné de doute et d’incertitude.
C’est en effet une multitude de médiums qui se superposent, se répètent, s’interprètent et créent un dialogue autour de la céramique, artefact principal, exposée au mur, au sol ou sur un socle, lorsqu’elle n’est pas photographiée ou imprimée sur un tissu. Ces céramiques sont les Madeleines minérales d’Ève K. Tremblay. Madeleines par leur aspect mollement figé, mais aussi par la manière dont elles activent le récit de vie de l’artiste, son enfance, sa Madeleine de Proust à elle. Ce sont ses souvenirs figés, ceux de son enfance, passée aux côtés de son père qui travaillait la céramique.
Ces Madeleines sont mises en scène et photographiées par l’artiste, dans des espaces naturels, souvent dominés par le minéral et faisant par-là naître une tension entre l’objet façonné par la main de l’être humain et à l’aspect pourtant fragile, et un espace naturel aléatoire, mais pourtant dur, fait de roc. Cette tension s’illustre à son paroxysme par une photographie où les éléments entrent en collision et les céramiques manquent de se faire submerger par une vague. Plusieurs séries documentent ces mises en scènes que l’artiste a créé à la suite de « pérégrinations » dans la nature, s’arrêtant ça et là avant de déposer ses céramiques, les mettant tantôt au défi de la nature, en conflit avec leur environnement, « entre les feux » – ce même feu maitrisé lors de leur processus de création, au sein du four à céramique – tantôt en harmonie avec cette dernière comme sur ses clichés pris sur le sable.

De ces « pérégrinations » Ève K commence à créer son itinéraire, son parcours, entre elle-même et son espace, entre « théories scientifiques et récits personnels », pour reprendre ses termes. C’est un parcours tant symbolique que géographique, qui mêle l’histoire de l’artiste à la géologie de ses déambulations.
À ce moment, le visiteur est invité à lui-même se composer son parcours au sein de l’exposition qui devient à son tour une construction personnelle. Nous sommes alors appelés par un groupe d’œuvres au mur dont les couleurs artificielles détonnent, interpellent et finissent par nous amener dans la salle suivante. Là, plusieurs dessins s’unissent par un tracé, empruntant à l’esthétique de la carte, de la frontière, mais aussi de l’ombre, tantôt urbaine, tantôt microbiologique.
Nous sommes également amenés à nous baisser pour mieux voir les céramiques posées au sol dont certaines ont également étaient tracées, marquées d’un itinéraire. Nous nous retrouvons accroupis, il y a quelque chose de l’ordre du recueillement, Ève K. Tremblay nous invite-t-elle à réfléchir à notre propre parcours ? L’utilisation d’une multitude de médiums, dessin, photographie, céramique, opère à nouveau ici : ils s’appellent et se répondent, se révèlent, et nous révèlent.

Au sortir de cette seconde salle, une photographie détonne. Elle est en noir et blanc, représente un plan eu deux dimensions, et semble dépouillée de motifs en comparaison aux autres éléments exposés : il s’agit d’un dessin réalisé par hasard dans l’atelier de l’artiste, au cours des différents processus de cuisson de la céramique, par les céramiques elles-mêmes. Exposer ce hasard met en exergue l’incarnation fortuite dans la matière d’une intention créative première, qui finit par créer autre chose qu’elle-même, et ce, malgré elle. Il s’agit de montrer que le processus créatif est vivant, qu’il nous échappe. D’autres dessins de ce type ont dû apparaître dans l’atelier de l’artiste, mais il n’y en a qu’un seul d’exposé, comme pour souligner l’unité du processus créatif, de l’exposition et du parcours personnel racontés ici : leurs potentialités sont infinies mais il n’y en a qu’une ou qu’un seul qui existe réellement.
« Madeleines minérales – Entre les feux » raconte avec poésie le transport d’objets à travers la nature par lequel Ève K. Tremblay finit par se mouvoir elle-même ; la Madeleine est peut-être alors une partie d’elle. À travers ses Madeleines, l’artiste représente également l’immuabilité, « la transformation entre les différentes cuissons où s’opèrent les mutations irréversibles de la céramique » traduisant là encore les déterminismes que comporte tout parcours. Alors, à ce moment où tout semble figé, le bruit de l’eau nous ramène à la vie : la fontaine qui nous avait apparu peu intéressante au début de l’exposition prend alors tout son sens à travers le bruit de son cours, qui noie tous les récits personnels au sein d’un cycle unique.

Merci beaucoup pour cette très belle et juste lecture de mon exposition! Je viens de découvrir votre texte. Eve K.
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Bonjour Eve, merci beaucoup ! C’est l’un des premiers textes que j’ai écrit, qui me rappelle le temps passé à Montréal…
Au plaisir, Théo
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